Le progrès, notion en déshérence
Le progrès a longtemps servi à ranger le passé et l'avenir de part et d'autre d'une même ligne. Aujourd'hui, plus personne ne sait dans quel sens va la flèche — ni même s'il y en a une.
Dossier · notion
L'idée qu'un changement a un sens — et ce qui subsiste du mot quand on n'ose plus l'affirmer.
10 articles dans ce dossier
Le progrès est l'idée qu'un changement va dans une direction, et que cette direction est la bonne. La notion suppose un sens de l'histoire. Depuis qu'on n'ose plus le proclamer, le mot survit comme réflexe : toute nouveauté est présumée un progrès jusqu'à preuve du contraire.
Le progrès n'est pas le changement. C'est le changement plus une direction : l'idée que le temps qui passe améliore quelque chose. Cette addition est ce qui distingue un démocrate du progrès d'un simple observateur des nouveautés.
Le mot désigne donc un jugement, pas une mesure. On peut constater un changement ; on ne constate pas un progrès.
Pendant longtemps, l'idée allait de soi et portait un programme : on savait vers quoi on avançait. Aujourd'hui, le mot circule encore, mais vidé de sa boussole. Il ne désigne plus une direction, seulement une préférence : est progrès ce qui va du côté de ce qu'on aime.
C'est une survivance. Le vocabulaire a gardé la conclusion, et perdu la prémisse.
Quand on ne croit plus au sens de l'histoire, un réflexe le remplace : le nouveau est présumé meilleur. Toute innovation arrive avec un crédit, et c'est à celui qui doute de justifier son doute — non à celui qui propose de justifier sa proposition. Cette asymétrie est le vrai contenu contemporain de l'idée.
Elle a un coût : certaines nouveautés sont bonnes, d'autres non, et le réflexe dispense de faire le tri.
Le cas des écrans est instructif. Un changement produit par des adultes, adopté par des adultes, finit par être reproché à des enfants — au motif qu'ils l'auraient mal apprivoisé. Le raisonnement s'applique indifféremment à bien des domaines : on fait le monde, puis on juge ceux qui y sont nés.
Le progrès n'est pas un mot à jeter. C'est un mot à tenir : il oblige à dire vers quoi, et donc à prendre le risque d'une direction contestable. Un progrès sans critère n'est plus une idée, c'est un réflexe de vocabulaire — et les réflexes ne se discutent pas.
Le progrès a longtemps servi à ranger le passé et l'avenir de part et d'autre d'une même ligne. Aujourd'hui, plus personne ne sait dans quel sens va la flèche — ni même s'il y en a une.
On se souvient très bien du scandale. Du jugement, beaucoup moins. Ce n'est pas un défaut de mémoire — c'est une organisation du temps.
On reproche aux enfants de passer leurs journées sur des écrans conçus par des adultes pour qu'ils n'en sortent pas. Le procès est instruit contre les mauvais accusés.
On a rempli chaque interstice de nos journées. En supprimant l'ennui, on n'a pas seulement gagné du temps : on a perdu l'endroit où les idées faisaient leur nœud.
Les robots humanoïdes n'ont besoin ni de conscience ni de raisonnement : il leur suffit de coûter moins cher qu'un salaire. Voilà le seuil qu'on ne discute jamais.
Des laboratoires réclament un bouton d'arrêt pour leurs propres machines, ce qui devrait rassurer. Le vrai problème est ailleurs : personne ne sait encore qui aurait le droit de l'actionner.
Deux acronymes se sont installés dans le débat public sans qu'on sache bien ce qu'ils mesurent. Leur vague constitue un excellent moteur commercial, et un piètre outil de pensée.
Confier une embauche à un algorithme n'élimine pas le jugement humain, il le dissimule. Derrière le « score objectif » se cache une décision comme les autres, mais désormais sans auteur.
Les systèmes qui rédigent le monde apprennent désormais sur leurs propres productions. La panne ne viendra pas d'un bug visible, mais d'une dégradation que rien, dans les tableaux de bord, ne saura montrer.
Chaque flambée du prix à la pompe déclenche le même rituel d'aides ciblées et de communiqués gonflés, sans jamais toucher à ce qui fixe réellement le prix.