Le mérite, une loterie qu'on appelle justice
Le mérite a l'apparence d'une mesure et le fonctionnement d'un tirage. On y range pêle-mêle le travail fourni, le réseau hérité et le hasard des rencontres — puis on appelle cela la justice.
Dossier · notion
La justification morale d'une récompense par l'effort — et ce que cette justification laisse dans l'ombre.
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Le mérite est la justification d'une récompense par l'effort ou le talent de celui qui la reçoit. Le problème est que l'effort lui-même n'est pas distribué équitablement, et que le talent ne vient pas de celui qui le porte. C'est pourquoi le mérite sert souvent à habiller une distribution déjà faite.
Le mérite est une réponse à une question simple : pourquoi celui-ci reçoit-il plus que celui-là ? La réponse méritocratique dit : parce qu'il l'a gagné. Elle a l'avantage d'être courte, de ne demander aucune enquête, et de transformer une répartition en verdict.
C'est un principe moral avant d'être un fait. On peut le trouver juste ; on ne peut pas prétendre qu'il décrit ce qui se passe.
Le mot recouvre au moins trois idées qu'on prend soin de ne pas séparer :
Le mérite prétend que les trois coïncident. Dans les faits, ils divergent constamment : beaucoup d'efforts sans résultat, beaucoup de résultats sans effort, et des prix qui ne doivent presque rien ni à l'un ni à l'autre.
Dire de quelqu'un qu'il a mérité, c'est généralement dire qu'il a fourni ce qu'on attendait de lui. Mais la capacité de fournir dépend de conditions — santé, temps, entourage, hasards de départ — qui ne sont ni choisies ni méritées. Récompenser l'effort revient donc souvent à récompenser une loterie dont on ne montre que la fin.
Cela n'annule pas l'idée de mérite. Cela la déplace : elle cesse d'être une explication pour devenir une convention, parmi d'autres possibles.
Confondre les deux est le geste fondateur de tout le débat. L'égalité compare des situations ; la justice compare des responsabilités. On peut vouloir l'une sans l'autre, et l'on peut invoquer la seconde pour refuser la première. Le mérite se glisse exactement dans cet intervalle.
Malgré tout, le mérite rend un service : il empêche que la récompense dépendre du seul hasard ou du seul pouvoir. Une société sans aucune idée de mérite n'est pas plus juste — elle est simplement plus arbitraire. La difficulté n'est pas d'y renoncer, mais de l'employer sans lui faire dire plus qu'elle ne peut.
Le mérite a l'apparence d'une mesure et le fonctionnement d'un tirage. On y range pêle-mêle le travail fourni, le réseau hérité et le hasard des rencontres — puis on appelle cela la justice.
On confond deux exigences que tout oppose : donner à chacun la même chose, et donner à chacun ce qui lui revient. La première est simple, mesurable, et souvent profondément injuste.
La productivité est devenue une manière polie de dire que les travailleurs ne travaillent pas assez. L'explication est commode, et elle évite de regarder ce que les entreprises en font.
On célèbre les bénévoles en discours et on finance leurs missions en miettes. La reconnaissance est devenue une monnaie que l'on verse avec d'autant plus de générosité qu'elle ne coûte rien.