L'ennui, luxe qu'on a perdu
On a rempli chaque interstice de nos journées. En supprimant l'ennui, on n'a pas seulement gagné du temps : on a perdu l'endroit où les idées faisaient leur nœud.

Attendre un bus n'est plus attendre. Faire la queue n'est plus faire la queue. Entre deux tâches, on n'a plus de vide : on a un écran. On a si bien rempli chaque interstice que l'ennui, jadis si commun, est devenu une expérience rare, presque exotique, et souvent insupportable en quelques secondes.
On l'a traité comme un défaut à corriger. C'était pourtant autre chose : un moment où l'esprit travaille sans consigne.
Ce que l'ennui fabrique
Les idées ne naissent pas en pleine agitation. Elles naissent dans les temps morts, les dérives, les rêveries sans objet. On a tous connu cette expérience : une solution apparaît soudain, non pas parce qu'on y a réfléchi, mais parce qu'on a cessé de le faire — sous la douche, en marchant, en regardant le plafond.
C'est ce que l'ennui rend possible. En le supprimant, on supprime mécaniquement la fabrique.
On a gagné des heures et perdu des pensées. Le compte n'est pas nécessairement bénéficiaire, car on ne sait pas mesurer ce que l'on n'a pas trouvé.
Le dépit de l'attente
L'ennui a une autre vertu : il rend le monde supportable. Savoir s'ennuyer, c'est accepter de ne pas être stimulé, ce qui est la condition d'une certaine patience, d'une certaine attention longue. Or l'attention longue est exactement ce qui manque à notre époque : lire un texte entier, suivre un raisonnement, écouter quelqu'un jusqu'au bout.
Ce que l'on appelle parfois une crise de l'attention n'est pas d'abord une maladie : c'est un entraînement interrompu. On a remplacé les exercices par des distractions.
Réapprendre à s'ennuyer
Il ne s'agit pas de se passer de tout. Il s'agit de laisser des blancs, de ne pas remplir, de supporter quelques minutes sans rien. C'est inconfortable au début, puis les idées reviennent — celles qu'on n'avait pas cherchées. La lucidité, comme le reste, se paie d'un peu d'ennui.
Questions fréquentes
Pourquoi l'ennui est-il utile ?
Parce qu'il laisse l'esprit travailler sans consigne : les idées surgissent dans les temps morts, pas dans l'agitation.
Qu'appelle-t-on la « crise de l'attention » ?
Moins une maladie qu'un entraînement interrompu : on a remplacé les exercices par des distractions.
Comment réapprendre à s'ennuyer ?
En laissant des blancs, en ne remplissant pas, en supportant quelques minutes sans rien. La lucidité se paie d'un peu d'ennui.



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