Le droit international qu'on cite et qu'on ignore
Tout le monde invoque le droit international, et personne ne s'y soumet volontiers. Il a les défauts de sa force : il n'en a aucune, sauf la mauvaise conscience de ceux qui l'enfreignent.
Dossier · notion
La capacité de décider soi-même de ses règles — mesurée à ce qu'on accepte de ne pas décider.
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La souveraineté est la capacité d'une communauté politique à fixer elle-même ses règles. Elle se mesure moins aux discours qui la proclament qu'aux domaines où elle accepte de ne pas décider : chaque délégation, chaque traité, chaque interdépendance est un choix, et ce choix est l'objet réel du débat.
La souveraineté est souvent traitée comme une puissance : la capacité de faire, de décider, de peser. Elle est en réalité une configuration : qui décide, sur quoi, et selon quelles règles. Une communauté peut être souveraine sur un domaine et dessaisie sur un autre, sans que personne l'ait jamais annoncé clairement.
C'est cette géographie des décisions qui mérite le nom de souveraineté ; le reste est de la rhétorique.
Aucune souveraineté n'est absolue, et toutes supposent des délégations : traités, juridictions, engagements réciproques. Le débat intéressant ne consiste pas à savoir si l'on doit déléguer — la question est déjà tranchée par les faits — mais à savoir quoi, à qui, et jusqu'où.
Présenter toute délégation comme une trahison, ou toute réserve comme un repli, revient à supprimer le débat plutôt qu'à le mener.
Le droit international est invoqué de deux façons opposées selon le camp. Il sert de preuve quand il confirme, de formalité quand il gêne. Le même texte peut ainsi fonder une accusation et être écarté le lendemain selon la position à défendre — sans qu'aucun des deux usages soit vécu comme une contradiction.
Une position honnête est tenue quand elle n'y fait pas exception pour elle-même.
Deux formes de mise en scène disent beaucoup de la manière dont on traite la notion. Les frontières : on en proclame une politique sans jamais préciser où, ni selon quel critère — l'énoncé reste vrai en restant indéterminé. Les sommets : la photographie collective tient lieu de résultat, et l'absence d'accord se commémore comme un accord.
Dans les deux cas, la souveraineté sert de mot de ralliement en perdant son contenu de décision.
La mesure la plus honnête n'est pas le nombre de discours, c'est la liste des sujets qu'on s'est abstenus de trancher. Cette liste existe partout ; elle est rarement écrite. La rendre visible serait, à soi seul, une avancée — mais elle n'aiderait personne à gagner une élection.
Tout le monde invoque le droit international, et personne ne s'y soumet volontiers. Il a les défauts de sa force : il n'en a aucune, sauf la mauvaise conscience de ceux qui l'enfreignent.
On discute de l'élargissement comme on discute d'un agrandissement de maison sans avoir dessiné les murs. Chaque nouveau voisin pose la même question, et l'on repousse toujours la réponse.
Tout le monde est pour l'ouverture, à condition que ce soit la sienne. On a donc inventé un mondialisme à péages — libre circulation pour les idées, tarifs douaniers pour le reste.
On regarde les scrutins étrangers avec une attention suspecte. Ce qu'on y cherche n'est pas d'apprendre quelque chose, c'est de quoi se rassurer ou se donner des leçons.
Un sommet, c'est deux jours de discours, une déclaration finale et une photo où chacun sourit sans avoir rien concédé. À quoi sert cette chorégraphie ?