Mardi 13 octobre 2026
Société

Le mérite, une loterie qu'on appelle justice

Le mérite a l'apparence d'une mesure et le fonctionnement d'un tirage. On y range pêle-mêle le travail fourni, le réseau hérité et le hasard des rencontres — puis on appelle cela la justice.

Le mérite, une loterie qu'on appelle justice

Le mot revient partout, et toujours avec la même autorité tranquille. Rémunération au mérite, promotion au mérite, sélection au mérite. À l'entendre, il suffirait de distribuer les places selon ce critère pour que la société devienne juste. Il faudrait simplement s'entendre sur ce que le mot désigne, et c'est là que le bât blesse.

Car le mérite n'est pas une grandeur que l'on mesure ; c'est une grandeur que l'on raconte, après coup, à propos de ceux qui ont réussi.

Trois ingrédients, un seul affiché

Décomposons ce qu'on appelle une réussite méritée. On y trouve :

  1. le travail effectivement fourni ;
  2. le milieu d'origine, le réseau, la langue apprise à la maison ;
  3. le moment, la rencontre, l'occasion — c'est-à-dire le hasard.

Le discours public ne retient que le premier. Les deux autres sont présentés comme des détails, ou pire, comme des excuses. On exige de chacun qu'il parte du même point alors que la ligne de départ n'est jamais la même, puis on s'étonne que les arrivées diffèrent.

Un mot qui sert à expliquer toutes les réussites est aussi un mot qui sert à expliquer toutes les défaites. C'est commode : le même vocabulaire fait l'éloge des uns et le reproche aux autres.

Ce que le mérite protège

Le mérite n'est pas seulement une croyance ; c'est une protection. Il permet à celui qui a réussi de dormir tranquille et à celui qui n'a pas réussi de se sentir coupable. Entre les deux, personne n'a intérêt à examiner la mécanique.

On peut vouloir que l'effort compte sans faire semblant qu'il explique tout. Reconnaître la part du hasard ne retire rien à personne ; cela ajoute simplement un peu d'honnêteté à la conversation. Ce n'est pas abolir le mérite, c'est cesser de s'en servir comme d'un alibi.

Questions fréquentes

Le mérite est-il mesurable ?

Non. C'est une grandeur que l'on raconte après coup, à propos de ceux qui ont réussi.

Quels facteurs le discours oublie-t-il ?

Le milieu d'origine et le réseau d'un côté, le moment et le hasard de l'autre. Seul le travail fourni est retenu.

Pourquoi parle-t-on tant de mérite ?

Parce qu'il protège : il permet à celui qui a réussi de dormir tranquille et à celui qui n'a pas réussi de se sentir coupable.

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