Mardi 13 octobre 2026
Idées

Le pragmatisme, paresse intellectuelle

Se dire pragmatique est aujourd'hui la meilleure façon de clore un débat sans avoir à l'ouvrir. Le mot a l'air modeste ; il sert surtout à éviter de définir ce qu'on veut.

Le pragmatisme, paresse intellectuelle

Il suffit de prononcer le mot pour gagner. « Soyons pragmatiques. » La formule suggère qu'on s'occupe des problèmes réels, qu'on refuse les idées creuses, qu'on avance. En face, quiconque défend un principe est aussitôt renvoyé à ses abstractions, ses naïvetés, ses rêves de séminaire.

Or un pragmatisme qui refuse tout principe n'est plus une méthode. C'est une manière de décider sans savoir selon quoi.

Le principe déguisé

Toute décision repose sur des critères : efficacité, justice, faisabilité, urgence. Choisir d'agir au nom de l'efficacité est un principe, et parfois un principe contestable. Il n'y a pas de décision « purement pratique » : il y a des décisions dont les valeurs restent implicites, et qui échappent de ce fait à la discussion.

Une action sans principe n'est pas plus concrète qu'une autre : elle est seulement plus difficile à contester, car elle a l'apparence du simple bon sens.

Le bon sens comme argument d'autorité

On présente le pragmatisme comme une humilité. En pratique, c'est souvent un argument d'autorité : cela va de soi, tout le monde le sait, inutile d'en débattre. Ce qui va de soi, précisément, est ce qu'on ne souhaite pas examiner.

Le mot sert aussi à disqualifier par avance toute objection : proposer un raisonnement de fond devient un luxe de gens qui n'ont pas les pieds sur terre. On gagne ainsi l'accord sans avoir exposé la moindre raison.

Faire le travail

Être réellement pragmatique suppose de mesurer, d'évaluer, de comparer — un travail technique, long, ingrat. Or le pragmatisme invoqué se contente rarement de cela : il se contente d'une décision prise vite, sous couvert de concret.

Il serait plus exigeant, et plus honnête, de dire : voici mes objectifs, voici mes critères, voici la part de contradiction que j'accepte. Un principe assumé se discute, donc il se corrige. Un pragmatisme caché, lui, ne se discute pas — et c'est bien pour cela qu'on le préfère.

Questions fréquentes

Le pragmatisme est-il une méthode ?

Tant qu'il assume ses critères, oui. Quand il refuse tout principe, il devient une manière de décider sans savoir selon quoi.

Pourquoi le bon sens est-il un mauvais argument ?

Parce qu'il fonctionne comme un argument d'autorité : ce qui va de soi est précisément ce qu'on ne souhaite pas examiner.

Que serait un vrai pragmatisme ?

Mesurer, évaluer, comparer — un travail long et ingrat, rarement celui qu'on invoque sous ce nom.

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